La pression réglementaire européenne, les attentes accrues des consommateurs et l’exigence de transparence dans les chaînes de valeur accélèrent la mise en place du passeport numérique des produits. Pour les fabricants, ce n’est plus un concept abstrait, mais une réalité opérationnelle qui va transformer la façon de concevoir, identifier, tracer et communiquer sur les produits.
Derrière ce chantier d’ampleur, un acteur historique joue un rôle central : GS1, l’organisation internationale de normalisation qui a déjà imposé le code-barres GTIN comme langage commun du commerce mondial. En France, GS1 France accompagne plus de 40 000 entreprises dans cette transition vers une information produit plus riche, plus fiable et plus facilement partageable.
Le passeport numérique des produits, de quoi parle-t-on exactement ?
Le passeport numérique des produits est une fiche d’identité numérique standardisée, associée de manière unique à chaque produit, et accessible via un support d’identification (code-barres 2D, QR code, tag RFID, etc.). Il doit rassembler un ensemble structuré d’informations fiables sur le produit, tout au long de son cycle de vie.
Son objectif : rendre l’information produit disponible, compréhensible et exploitable par tous les acteurs de la chaîne de valeur – fabricants, distributeurs, logisticiens, réparateurs, recycleurs, autorités, mais aussi consommateurs finaux.
Dans les textes européens, le passeport numérique s’inscrit dans le cadre du Pacte vert (Green Deal) et de la nouvelle réglementation sur l’écoconception pour des produits durables (Ecodesign for Sustainable Products Regulation – ESPR). À terme, la plupart des catégories de produits commercialisés sur le marché européen devront disposer d’un passeport numérique.
Concrètement, ce passeport pourra comporter, selon le type de produit :
- Des informations d’identification (marque, modèle, référence commerciale, numéro de série, GTIN, etc.)
- Des données sur la composition (matériaux, substances dangereuses, contenu recyclé)
- Des informations environnementales (empreinte carbone, durabilité, réparabilité, recyclabilité)
- Des données relatives à la conformité réglementaire (certifications, normes, déclarations de conformité)
- Des informations pratiques (instructions de réparation, disponibilité des pièces détachées, fin de vie, filières de collecte)
Ce passeport sera accessible via un support d’identification standardisé, apposé sur le produit ou son emballage, et interrogeable par différents systèmes (scanners, applications mobiles, systèmes d’information industriels ou logistiques).
Pourquoi les fabricants doivent s’y intéresser dès maintenant
Si toutes les obligations ne sont pas encore pleinement entrées en vigueur, le calendrier se précise. Plusieurs réglementations sectorielles ou transversales font déjà référence au passeport numérique, en particulier dans l’Union européenne.
Les premiers secteurs concernés incluent, entre autres :
- Les batteries et véhicules électriques, avec un passeport déjà prévu par le règlement européen sur les batteries
- Les produits textiles, fortement visés par les politiques de lutte contre le gaspillage et de promotion de la circularité
- Les équipements électroniques et électroménagers, où les enjeux de réparabilité et de recyclage sont majeurs
- Les secteurs du bâtiment et de la construction, pour faciliter la réutilisation des matériaux et la gestion du cycle de vie des ouvrages
Pour les fabricants, attendre le dernier moment serait une erreur stratégique. La mise en place d’un passeport numérique suppose en effet :
- Une gouvernance claire des données produit au sein de l’entreprise
- Une capacité à collecter, structurer, vérifier et mettre à jour des informations provenant de multiples services (R&D, achats, qualité, HSE, production, IT, marketing…)
- Des systèmes d’information capables de gérer ces données et de les partager selon des standards reconnus
- Une coordination avec les partenaires de la chaîne de valeur, souvent répartis sur plusieurs pays
En d’autres termes, le passeport numérique n’est pas un simple projet de conformité documentaire : il touche au cœur même de la transformation numérique et de la stratégie industrielle.
GS1, un maillon clé pour un langage commun et interopérable
Si l’idée du passeport numérique séduit, sa mise en œuvre concrète pose une question cruciale : comment garantir que tous les acteurs parlent le même langage, utilisent les mêmes identifiants, et puissent échanger les données de façon fluide, quel que soit leur secteur ou leur pays ?
C’est là que GS1 joue un rôle déterminant. Organisation internationale de normalisation, GS1 développe et gère les standards qui permettent d’identifier de manière unique produits, services, lieux et entités commerciales. Son système d’identification – dont le célèbre code-barres GTIN – est aujourd’hui utilisé sur des milliards de produits à travers le monde.
Au-delà de l’identification, GS1 fournit des standards pour :
- Les échanges électroniques de données (standards EDI) entre partenaires commerciaux
- La traçabilité des produits tout au long de la supply chain, de la production à la distribution
- L’identification par radiofréquence (RFID), de plus en plus utilisée dans les environnements industriels et logistiques
- La structuration et le partage des données produits, y compris les données enrichies nécessaires au passeport numérique
En France, GS1 France accompagne déjà plus de 40 000 entreprises, de la TPE au grand groupe, dans l’optimisation de leurs chaînes d’approvisionnement et la transformation numérique de leurs activités. À travers des services de formation, de conseil et d’accompagnement, l’organisation aide les industriels à fiabiliser leurs données, à harmoniser leurs pratiques et à anticiper les nouvelles exigences réglementaires en matière de transparence et de durabilité.
Du code-barres au passeport numérique : continuité plus que rupture
Pour de nombreux fabricants, le passeport numérique peut sembler être un saut dans l’inconnu. Pourtant, dans une large mesure, il s’inscrit dans la continuité des systèmes existants, à condition de s’appuyer sur des standards éprouvés.
Historiquement, GS1 a permis la généralisation d’un identifiant produit unique (le GTIN), lisible par des scanners dans les magasins du monde entier. Aujourd’hui, ce même identifiant peut servir de clé d’entrée vers une base de données produit beaucoup plus riche, accessible via un code-barres 2D ou un tag RFID.
L’une des évolutions majeures réside dans la quantité et la nature des informations associées à chaque produit :
- On ne se limite plus à un simple libellé, un prix et quelques caractéristiques commerciales
- On intègre des données environnementales, sociales, réglementaires, techniques, logistiques
- On doit garantir la mise à jour de ces informations tout au long du cycle de vie du produit, y compris en phase d’usage et de fin de vie
En ce sens, le passeport numérique des produits prolonge et amplifie un mouvement de fond : celui de la datafication des produits industriels et de consommation. La différence, aujourd’hui, tient à la montée en puissance des exigences réglementaires et à la nécessité d’interopérabilité à grande échelle.
Ce que le passeport numérique change concrètement pour les fabricants
Au-delà du discours institutionnel, l’enjeu pour les industriels est très opérationnel. Mettre en place un passeport numérique, c’est repenser plusieurs dimensions clés de l’organisation.
1. Gouvernance et qualité de la donnée produit
Le passeport numérique impose une vision globale de la donnée produit :
- Qui est responsable de quelles données (composition, impact environnemental, conformité, usage, fin de vie) ?
- Comment vérifier leur exactitude, leur cohérence et leur mise à jour ?
- Comment gérer les versions successives d’un produit et les mises à jour réglementaires ?
Les fabricants devront mettre en place des processus de gouvernance de la donnée plus robustes, avec des rôles clairement définis (data owners, data stewards, référents réglementaires, etc.).
2. Intégration des systèmes d’information
Pour alimenter automatiquement un passeport numérique, les données doivent être extraites de multiples systèmes : ERP, PLM, MES, outils de gestion de la qualité, bases réglementaires, plateformes de commerce électronique, etc.
Cette intégration suppose :
- Une cartographie fine des sources de données existantes
- L’adoption de standards pour structurer et échanger l’information
- La capacité à exposer certaines données à des partenaires externes, dans un cadre sécurisé
3. Collaboration avec les partenaires de la chaîne de valeur
Le passeport numérique dépasse largement les frontières de l’entreprise. Les fabricants devront obtenir et partager des données avec :
- Leurs fournisseurs de matières premières et de composants
- Leurs sous-traitants et partenaires industriels
- Les logisticiens, distributeurs, réparateurs et recycleurs
Cela implique de définir des formats d’échange communs, de clarifier les responsabilités de chacun sur les données fournies, et de mettre en place des mécanismes de mise à jour et de contrôle partagés.
4. Gestion de la transparence vis-à-vis des clients et des autorités
Le passeport numérique ouvre un nouveau champ dans la relation client et la conformité réglementaire :
- Les consommateurs pourront accéder à des informations plus détaillées sur l’origine, la composition, la durabilité ou la réparabilité des produits
- Les autorités de contrôle disposeront d’un accès standardisé à certaines données, facilitant les audits et les contrôles
- Les demandes de preuve de conformité (par exemple dans le cadre des marchés publics ou des labels environnementaux) pourront être simplifiées grâce à des données standardisées
Les bénéfices potentiels : bien plus que de la conformité
Si l’impulsion est d’abord réglementaire, les industriels ont intérêt à voir le passeport numérique comme un levier de création de valeur plutôt que comme une simple contrainte.
Les bénéfices potentiels sont multiples :
- Optimisation de la supply chain : meilleure traçabilité, réduction des erreurs d’identification, gestion plus fine des stocks et des flux
- Réduction des risques : maîtrise renforcée des données réglementaires et environnementales, anticipation des évolutions législatives, diminution des risques de non-conformité
- Différenciation sur le marché : mise en avant de la durabilité, de l’origine contrôlée, de la réparabilité, etc.
- Accélération de l’économie circulaire : facilitation de la réparation, du reconditionnement et du recyclage grâce à une information produit fiable et accessible
- Amélioration de la relation client : transparence accrue, services numériques associés au produit (notices interactives, suivi d’usage, rappel produit ciblé, etc.)
Pour les fabricants qui auront pris de l’avance, le passeport numérique peut devenir un argument commercial et un outil de pilotage stratégique, au-delà des seules obligations réglementaires.
Comment se préparer dès aujourd’hui : pistes d’action pour les fabricants
Face à un sujet aussi vaste, la tentation peut être de repousser le chantier. Pourtant, les industriels ont tout intérêt à initier dès maintenant une démarche structurée, en s’appuyant sur des partenaires comme GS1.
Quelques axes concrets pour démarrer :
1. Réaliser un diagnostic des données produit existantes
Première étape : évaluer l’état actuel de la donnée produit dans l’entreprise.
- Quelles informations sont déjà disponibles ? Où sont-elles stockées ?
- Quels sont les trous dans la raquette (données manquantes, non structurées, obsolètes) ?
- Quels standards sont déjà utilisés (GTIN, EDI, autres standards GS1) ?
Ce diagnostic permet de mesurer l’écart entre la situation actuelle et les exigences à venir du passeport numérique.
2. Mettre en place une gouvernance de la donnée
Sans gouvernance claire, difficile de garantir la fiabilité et la pérennité du passeport numérique.
- Identifier des responsables pour chaque type de donnée (technique, réglementaire, environnementale, marketing)
- Définir des processus de validation et de mise à jour
- Documenter les flux de données entre services et systèmes
3. Adopter et étendre les standards GS1
Pour garantir l’interopérabilité, l’usage de standards est indispensable. Les fabricants peuvent :
- Vérifier la bonne utilisation des identifiants GS1 (GTIN, GLN pour les lieux, etc.)
- Élargir l’usage des standards à d’autres domaines (EDI, RFID, données produit enrichies)
- Se former aux évolutions des standards liés au passeport numérique, via les ressources et formations proposées par GS1 France
4. Tester des cas d’usage pilotes
Plutôt que de chercher à tout transformer d’un coup, il est pertinent de lancer des projets pilotes sur une gamme de produits, un pays ou une chaîne de valeur limitée.
- Identifier un segment où les exigences réglementaires arrivent rapidement (batteries, textile, électronique…)
- Co-construire avec quelques partenaires (fournisseurs, distributeurs, recycleurs) un flux de données complet
- Mesurer les bénéfices opérationnels et ajuster les processus avant un déploiement plus large
5. S’informer et participer aux travaux collectifs
Le cadre réglementaire et les standards techniques liés au passeport numérique sont encore en évolution. Les fabricants ont intérêt à :
- Suivre les travaux de la Commission européenne et des instances de normalisation
- Participer aux groupes de travail sectoriels, notamment au sein de GS1 France
- Échanger avec leurs pairs pour partager retours d’expérience et bonnes pratiques
Dans ce contexte mouvant, l’accompagnement de structures expertes des standards et de la transformation numérique, comme GS1, peut faire gagner un temps précieux.
Vers une économie plus circulaire et plus transparente
Au-delà de la technique, le passeport numérique des produits s’inscrit dans une transformation profonde des modèles économiques. L’objectif affiché par les pouvoirs publics européens est clair : favoriser l’économie circulaire, prolonger la durée de vie des produits, encourager la réparation et le réemploi, et mieux valoriser les matériaux en fin de vie.
Pour y parvenir, l’information devient un actif stratégique : sans données fiables, accessibles et standardisées, il est impossible d’orchestrer efficacement la circularité à grande échelle. C’est précisément ce rôle que vient jouer le passeport numérique, en donnant à chaque produit une identité numérique riche, interopérable et durable.
Les fabricants qui sauront prendre ce virage tôt, en structurant leurs données, en s’appuyant sur des standards internationaux comme ceux de GS1 et en engageant leurs partenaires de chaîne de valeur, se donneront un avantage compétitif réel. Ils seront mieux armés pour répondre aux attentes des régulateurs, mais aussi des consommateurs et des donneurs d’ordres, de plus en plus exigeants sur la traçabilité et l’impact environnemental.
Le mouvement est lancé et ne se limitera pas à quelques secteurs pilotes. Pour les industriels, l’enjeu n’est plus de savoir si le passeport numérique des produits s’imposera, mais comment l’anticiper, l’intégrer intelligemment et en faire un levier de performance durable.


