Cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle : un enjeu stratégique
La cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle n’est plus un sujet réservé aux directions IT. Elle touche désormais la direction générale, les opérations, les achats, la logistique et même le marketing. Une attaque visant un fournisseur de composants, un intégrateur de systèmes industriels ou un prestataire logistique peut paralyser toute une filière, exposer des données sensibles ou bloquer une usine pendant plusieurs jours.
En France, plusieurs incidents récents dans l’automobile, l’agroalimentaire, la chimie ou encore la logistique ont démontré que la sécurité ne peut plus s’arrêter aux frontières de l’usine. La surface d’attaque s’étend aux sous-traitants, aux plateformes cloud, aux logiciels de planification (ERP, WMS, TMS) et aux systèmes industriels connectés (OT, IoT, IIoT).
Comprendre la cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle
La cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle recouvre l’ensemble des mesures visant à protéger :
- les fournisseurs de biens et de services (composants, maintenance, transport, IT, cloud) ;
- les données échangées (plans, données de production, prévisions de vente, informations clients) ;
- les flux logistiques physiques et numériques (commandes, expéditions, suivi de colis, traçabilité).
Ces éléments s’appuient sur une multitude de systèmes : ERP industriels, MES (Manufacturing Execution System), WMS (Warehouse Management System), systèmes de planification avancée, portails fournisseurs, API logistiques, objets connectés, robots, AGV, etc. Chaque point de connexion est une opportunité pour un attaquant.
Les attaques les plus courantes dans ces contextes sont :
- les rançongiciels (ransomware) qui chiffrent les données et paralysent les opérations ;
- les attaques via un prestataire IT ou un intégrateur – comme l’a montré l’affaire Kaseya au niveau mondial ;
- les compromissions de mises à jour logicielles (supply chain software attack) ;
- le vol de propriété intellectuelle (plans, recettes, procédés) ;
- la manipulation des données logistiques (faux ordres, détournement de marchandises).
Cartographier les risques fournisseurs et partenaires industriels
La première étape pour renforcer la cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle est de cartographier les risques. Il ne s’agit plus seulement d’évaluer la santé financière d’un fournisseur, mais aussi sa maturité cyber.
En France, des industriels comme Airbus, Safran ou Naval Group ont structuré des programmes d’évaluation de leurs fournisseurs et sous-traitants, intégrant des exigences cyber depuis plusieurs années. Les PME et ETI commencent à s’en inspirer en adaptant ces pratiques à leur échelle.
Une cartographie efficace intègre :
- les fournisseurs critiques (pièces stratégiques, mono-sourcing, dépendance forte) ;
- les prestataires disposant d’un accès aux systèmes (VPN, maintenance à distance, portails) ;
- les plateformes cloud et SaaS utilisées pour la logistique et la planification ;
- les intégrateurs OT/IT et mainteneurs d’équipements industriels.
Des sociétés françaises comme Tehtris (Bordeaux) ou Gatewatcher (Paris) proposent des solutions de détection avancée capables d’identifier des comportements anormaux sur ces périmètres, y compris dans des environnements industriels hybrides (IT/OT).
Protéger les données industrielles et logistiques dans la chaîne d’approvisionnement
La protection des données est un pilier de la cybersécurité de la supply chain industrielle. Les données échangées avec les fournisseurs, les prestataires de transport ou les distributeurs peuvent contenir :
- des plans de pièces et d’outillages ;
- des nomenclatures complètes (BOM) ;
- des prévisions de vente et de production ;
- des données clients et fournisseurs ;
- des informations sur les stocks stratégiques.
La fuite ou la manipulation de ces données peut provoquer une perte de compétitivité, exposer des secrets industriels ou perturber des livraisons critiques.
Des acteurs français spécialisés dans la protection des données et la souveraineté, comme Stormshield (filiale d’Airbus, basée à Villeneuve-d’Ascq) ou Oodrive (Paris), fournissent des solutions de chiffrement, de gestion des droits, de partage sécurisé de documents et d’hébergement certifié (SecNumCloud) particulièrement adaptées aux industriels.
Dans le secteur pharmaceutique, plusieurs sites en France ont par exemple mis en place des coffres-forts numériques pour centraliser les données techniques et réglementaires, avec accès restreint aux fournisseurs et sous-traitants autorisés. L’objectif est de réduire le risque de dispersion des fichiers sensibles sur des boîtes mail ou des solutions de partage non maîtrisées.
Sécuriser les flux logistiques physiques et numériques
La logistique industrielle est devenue hautement numérisée : systèmes de gestion d’entrepôt, étiquettes RFID, capteurs IoT pour la température ou la géolocalisation, plateformes de tracking transporteurs, portails EDI. Cette interconnexion améliore l’efficacité, mais élargit la surface d’attaque.
Une cyberattaque visant un WMS ou un TMS peut engendrer :
- l’impossibilité de préparer ou d’expédier les commandes ;
- la perte temporaire de traçabilité (problématique en agroalimentaire ou pharmaceutique) ;
- des erreurs de livraisons massives ;
- un blocage des flux aux frontières ou sur des hubs logistiques.
En 2021, une grande entreprise de transport routier opérant en France a ainsi dû interrompre une partie de ses opérations à la suite d’un ransomware, impactant immédiatement les chaînes d’approvisionnement de plusieurs industriels.
Pour réduire ce risque, des prestataires français comme Hardis Group (Grenoble), éditeur du WMS Reflex, ou Generix Group (Paris) pour les solutions de gestion de supply chain, intègrent désormais des fonctions de sécurité avancées : chiffrement des échanges, gestion fine des droits d’accès, journaux d’audit, authentification forte pour les opérateurs logistiques et les transporteurs.
Exigences cyber dans les contrats fournisseurs et logistiques
La cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle passe aussi par le juridique. De plus en plus d’industriels intègrent dans leurs appels d’offres et contrats :
- des clauses de sécurité (authentification, chiffrement, gestion des vulnérabilités) ;
- des obligations de notification d’incident sous des délais précis ;
- des exigences de certification (ISO 27001, qualification ANSSI, Hébergement de Données de Santé, etc.) ;
- des audits réguliers et des plans de remédiation.
Dans l’automobile, plusieurs grands donneurs d’ordres français avec des sites industriels majeurs (comme Stellantis en France) demandent désormais à leurs fournisseurs d’atteindre un certain niveau de maturité cyber, parfois évalué à l’aide de référentiels comme l’ISO 27001, la directive NIS2 ou encore des questionnaires fondés sur le NIST.
Des cabinets de conseil français comme Wavestone (Paris, Lyon, Nantes) ou Advens (Lille) accompagnent les industriels dans la mise en place de ces démarches contractuelles et dans l’évaluation des risques au niveau de la supply chain.
Cybersécurité OT et IoT dans la chaîne d’approvisionnement industrielle
Les systèmes industriels (OT) et les objets connectés (IoT/IIoT) sont au cœur de la continuité des flux de production et de distribution. Les lignes de production, les automates, les convoyeurs, les robots de palettisation, les systèmes de tri automatisés dans les entrepôts sont de plus en plus connectés au SI central, et parfois à des services cloud.
Cette convergence IT/OT expose de nouvelles failles. Une intrusion via un fournisseur de maintenance distante, ou via un routeur industriel mal configuré, peut permettre à un attaquant de perturber physiquement la production ou la logistique.
Des entreprises françaises comme Sentryo (acquise par Cisco, historiquement basée à Lyon) ont été pionnières dans la visibilité et la détection d’anomalies sur les réseaux industriels. De leur côté, des intégrateurs comme Exaprobe (Bourg-en-Bresse, Paris) ou SPIE ICS (implantée sur tout le territoire) conçoivent des architectures segmentées et sécurisées pour les sites industriels, en s’appuyant sur des firewalls industriels, des DMZ OT et des solutions de supervision spécifiques.
Dans le domaine de l’agroalimentaire, plusieurs coopératives françaises ont par exemple mis en place des segmentations fortes entre les réseaux bureautiques, les réseaux de production et les zones d’accès fournisseurs, afin d’éviter qu’une compromission de poste utilisateur n’entraîne l’arrêt des chaînes de conditionnement ou la perte de traçabilité.
Former les équipes achats, logistique et production à la cybersécurité
La cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle n’est pas uniquement une question de technologie. Les comportements humains restent déterminants. Les équipes achats et supply chain sont souvent en première ligne pour :
- évaluer les offres des prestataires ;
- choisir les solutions logicielles (portails fournisseurs, tracking, EDI) ;
- gérer les accès des partenaires aux systèmes internes.
En France, des organisations comme l’ANSSI et le CNC (Club des Numériques de la Supply Chain) relaient de plus en plus de ressources pédagogiques à destination des directions industrielles et des responsables logistiques.
Des entreprises de formation spécialisées, comme ORSYS (Paris, Lyon, Lille) ou CESI (présent sur tout le territoire), proposent des parcours dédiés à la cybersécurité pour les fonctions non techniques, incluant des modules sur :
- les risques de la supply chain ;
- la sécurité des échanges avec les fournisseurs ;
- la gestion des accès tiers ;
- la réaction à un incident cyber impactant la logistique.
Des industriels français témoignent que, après ces formations, les acheteurs posent davantage de questions cyber aux prestataires, et que les appels d’offres intègrent d’emblée un cahier des charges sécurité plus structuré.
Outils et solutions de cybersécurité pour la chaîne d’approvisionnement industrielle
Le marché français et européen offre un écosystème riche de solutions adaptées à la protection de la supply chain industrielle. Parmi les catégories de solutions particulièrement pertinentes :
- Gestion des identités et des accès (IAM, PAM) : contrôle des droits des fournisseurs, prestataires de maintenance, transporteurs. Des acteurs comme Wallix (Paris) sont positionnés sur la gestion des accès à privilèges, très utile pour les interventions à distance sur des systèmes industriels.
- Supervision et détection (SOC, SIEM, NDR) : détection temps réel des comportements anormaux sur les réseaux industriels et logistiques. Des sociétés comme SEKOIA.IO (Paris) ou HarfangLab (Paris) renforcent cette capacité de détection.
- Protection des emails et des échanges : afin de limiter le phishing, la fraude au président ou aux fournisseurs. Des solutions comme celles de Vade (Hem, près de Lille) sont présentes dans de nombreux environnements industriels.
- Sauvegarde et reprise d’activité : indispensable pour redémarrer rapidement après un incident. Des entreprises françaises comme Atempo (Massy) se positionnent sur la protection et la restauration des données critiques, y compris dans les environnements de production.
Vers une approche globale et collaborative de la cybersécurité de la supply chain
La cybersécurité de la chaîne d’approvisionnement industrielle impose une approche globale, mêlant technologie, gouvernance, juridique et culture d’entreprise. Elle suppose surtout une coopération renforcée entre :
- les industriels donneurs d’ordres, souvent moteurs dans la définition des exigences ;
- les fournisseurs et sous-traitants, qui doivent faire évoluer leurs pratiques ;
- les prestataires de services (IT, OT, logistique) ;
- les éditeurs de solutions de cybersécurité ;
- les autorités publiques et organismes de référence (ANSSI, CCI, pôles de compétitivité).
Pour les entreprises françaises, l’enjeu est double : protéger leurs actifs et leurs flux face à une menace croissante, tout en valorisant la robustesse de leur supply chain comme avantage compétitif. De plus en plus de donneurs d’ordres internationaux considèrent en effet la maturité cyber de la chaîne d’approvisionnement comme un critère de sélection clé.
Les industriels qui réussiront cette transformation seront ceux qui sauront articuler exigences cyber, innovation technologique et collaboration étroite avec leur écosystème local de fournisseurs, de start-up de cybersécurité et de prestataires logistiques, sur l’ensemble du territoire français.
